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Georges CLEMENCEAU



                                                                     A Jean Marie MAYEUR  qui a conseillé et soutenu cette recherche *
                                                                                                                                  A Jacques BARROT pour son chaleureux et affectueux soutien *
                                                                                                                                   A Maurice LIGOT pour ses précieux conseils et son amical encouragement ***
                                                          
                                                                Georges Clemenceau, Dieu et les religions
                                    Anticlérical, certes. Antireligieux, probablement pas


A l'heure où beaucoup, notamment dans le personnel politique, redécouvrent et surtout se réclament de Georges Clemenceau (Mouilleron-en-Pareds, Vendée 1841 - Paris 1929), médecin, homme politique, écrivain, directeur de journaux et ami d'artistes, l'étude concernant les rapports entre le Père La Victoire, gloire certes réductrice, avec l'Eternel et les religions  n'a été que partiellement abordée.

Bien qu'il évoquait à maintes occasions ces questions, Georges Clemenceau reprochait aux religions d'abêtir le peuple : « La chimie de Lavoisier est la même à Pékin qu'à Paris. En revanche, (...) les dogmes divins varient avec les peuples (...). Quel ennui de quitter un Dieu à chaque douane pour en retrouver un autre de l'autre côté de la barrière ! ». C'est dans ces termes qu'ironise CLEMENCEAU dans son ouvrage « La mêlée sociale » 1895, réédité par HONORE CHAMPION EDITEUR 2014).

Mais si pour son biographe de référence, Le Professeur Jean Baptiste DUROSELLE disparu en 1988, Clemenceau ne croit ni en Dieu, ni dans la vie éternelle et pour lequel « seule l'action fournit une raison de vivre », il est proposé ici de réapprécier ce postulat au regard de ses réflêxions et méditations, de ses choix et de ses rencontres au cours d'une longue vie de près de 90 ans traversée par la Grande Guerre notamment.


I - L'HISTOIRE FAMILIALE DE GEORGES CLEMENCEAU

Les ascendants paternels et maternels de Georges Clemenceau sont principalement protestants et si dans la généalogie on relève parfois que certains ancêtres avaient fait quelques temps profession de catholicisme, c'est que la plupart ont dû abjurer le protestantisme sous la contrainte au moment des persécutions qui ont entouré en 1685, la révocation de l'Edit de Nantes. Ceux-ci, comme beaucoup d'autres, se sont soumis « extérieurement » à des mariages et des baptêmes catholiques entre 1685 et le milieu du XVIIIème siècle, mais étaient demeurés secrètement « protestants », étant, souvent, dénoncés comme :« religionnaire opiniâtre », « mal converti », « mauvais catholique ».*
•          Auteur d'une thèse de Doctorat sur « L'abbé Lemire » et de plusieurs ouvrages relatifs à la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, des relations des chrétiens avec l'Etat, et de la Démocratie Chrétienne.
•          Ancien Vice-Président de la C.E.E., ancien Ministre et Membre du Conseil Constitutionnel, décédé le 3 Décembre 2014.
•          Ancien Député Maire de CHOLET, ancien Ministre, et ancien chargé de mission  auprès du Général DE GAULLE.

*Une situation comparable à celles des juifs de la péninsule ibérique (Portugal, Espagne), convertis au catholicisme, qui contînuaient à pratiquer le judaisme en secret que l'on appelle les marannes.

Ces familles choisissent d'ailleurs presque toujours leurs alliances dans ce même milieu, souvent même dans leur proche parenté. C'est la raison pour laquelle on retrouve les mêmes ascendants de Georges Clemenceau descendant d'un grand nombre de familles, tel que les Chappeau, Charretier, Coursin, David, Pallardy, Soulard, Suzanet ...

Georges Clemenceau avait un très grand attachement à sa mère, Sophie Emma Gautreau,  « Une  sainte » dira-t-il, acharnée sur le bien. Témoin de ce grand attachement maternel : cette dernière  volonté d'emporter dans la tombe le coffret donné par celle-ci et précieusement conservé tout au long de sa vie dans les termes suivants :

« Dans mon cercueil, je veux qu'on place ma canne.... Et le petit coffret recouvert de peau de chèvre qui se trouve au coin gauche de l'étage supérieur de mon armoire à glace. On y laissera le petit livre* qui y fut déposé par la main de ma chère mère » (Codicille au testament de Clemenceau adressé à M Nicolas Piétri, son éminence grise et son meilleur ami, déposé en l'étude de M° Lanquest, Notaire à Paris).

•          Il s'agissait du « Mariage de Figaro » qui est considéré, par sa dénonciation des privilèges archaïques de la noblesse, comme l'un des signes avant-coureurs de la Révolution française.

Sa mère appartenait à une famille de la petite bourgeoisie vendéenne où la religion était beaucoup plus prégnante, nourrie de la forte piété biblique et de la ferveur courageuse des cultes célébrés au désert, que dans celle de la branche paternelle.

Pour preuve, son grand-père maternel, François II Gautreau et sa grand-mère, Louise-Henriette- Sophie David ont reçu le baptême protestant et se sont mariés au désert, cette dernière est enterrée dans l'ancien cimetière protestant de Mouilleron-en-Pareds.

Les arrières grands-parents maternels de Georges Clemenceau, François Gautreau, né en 1742, baptisé protestant et Marie Anne Noiraud, baptisée catholique se sont mariés, aussi au  désert* le 22 Juin 1784, soit à une date antérieure à ‘'l'Edit de tolérance'' de 1787. (L'étude de cette branche maternelle, par le Pasteur Paul Romane-Musculus, sur plusieurs siècles, confirme des alliances principalement protestantes, (La généalogie des familles CLEMENCEAU -GAUTREAU », archives départementales de la Vendée).

L'étude de la généalogie de la branche paternelle de Georges Clemenceau par le Pasteur Paul Romane-Musculus, nous éclaire sur le cheminement des inclinations religieuses de ses aïeuls, et ce depuis plusieurs siècles, passant alternativement du catholicisme au protestantisme en fonction des événements politiques avec une tendance dominante pour la Réforme, mais glissant, pour la branche clemenceau, vers l'athéisme. Nous pouvons rattacher la famille Clemenceau à la philosophie des lumières, c'est-à-dire au courant libéral protestant qui tend à réduire le christianisme à un simple code moral.



Si, certains des ascendants, de la branche Clemenceau, restent attachés à la foi catholique, d'autres adhèrent au protestantisme en fonction de choix ou d'évènements politiques : l'Edit de Nantes, sa révocation, les dragonnades.

Et pour cause, il aut-il rappeller en effet, que lors des répressions religieuses, les protestants étaient jetés sur des fagots en flamme, déchiquetés par des chiens, leurs meubles étaient brulés. Ils avaient pour seul choix : le reniement ou les galères pour les hommes, les couvents pour les femmes et les enfants...

Pour autant les 6 enfants du couple Clemenceau-Gautreau ne furent pas baptisés. Lorsque, son père, Benjamin Clemenceau se fianca avec Emma Gautereau, il mit comme condition formelle à leur union que les enfants à venir ne seraient ni baptisés, ni instruits de la moindre pratique religieuse Pour preuve, Emma, l'ainée ne recevra le baptême que le jour de son mariage à l'église réformée de NANTES.

C'est ainsi la mère de Georges Clemenceau, Emma, a assuré les premières années de l'éducation scolaire de ses enfants - Sylvie Brodziak préçise même, dans son ouvrage consacré à ce dernier, qu'elle fût ‘'strictement maternelle'' dans un univers clos où son père était peu présent dans la journée - elle a appris le latin pour le transmettre à ses enfants* : a-t-elle, aussi, transmis discrètement les valeurs religieuses de sa propre éducation protestante ?

Georges Wormser, également collaborateur et biographe du grand homme, souligne que l'éducation agnostique de ses enfants était pour Benjamin Clemenceau, d'une importance telle que c'est ainsi que  dans les recommandations qu'il envoya à sa femme, de la prison de Nantes où il était incarcéré, lorsqu'il fut arrêté - en vertu de la loi de sureté générale - après l'attentat d'Orsini en 1858, Napoléon III venait d'échapper à Paris à un attentat commis par ce révolutionnaire et patriote italien, insista dans les termes suivants : « Tu sais la promesse que tu m'as faite  et jurée sur l'honneur. Je te le rappelle et si tu y manquais, je me sentirais la force de te maudire ». Imbu des doctrines philosophiques antiques et modernes, il considérait le cléricalisme comme le principal obstacle au progrès et au bonheur des hommes (Georges Wormser. Clemenceau vu de près.1961).

•          Il était, en réalité, difficilement concevable que les enfants de Benjamin Clemenceau et de son épouse soient scolarisés dans des établissements catholiques, dominant dans la région. Bien que les réformés aient tenté d'investir dans l'éducation, cependant ils leur étaient malaisés de maintenir des classes avec des effectifs réduits. Ultérieurement, comme les autres écoles confessionnelles, celles-ci seront victimes d'un certain ainticléricalisme qui se manifestera dans le sillage des lois de Jules Ferry.

Mais les Clemenceau avaient glissé vers un vague déisme puis vers l'athéisme.

Georges Clemenceau est donc né dans cette Vendée, insoumise à l'ordre révolutionnaire, ‘'terre d'affrontements et de luttes atroces et impitoyables'' comme le rappelle notamment l'historien des « guerres de Vendée » Reynald Sécher : c'est l'insurrection contre la levée en masse, la lutte contre la Convention montagnarde, la défense de la religion et de la monarchie avec le courage et la foi.  N'oublions pas que les révolutionnaires français, après avoir proclamé la Déclaration des droits de l'homme, ont dérapé quelques années plus tard en instaurant la Terreur et en commettant le premier génocide idéologique moderne. Cependant, le vendéen se sent et se reconnaît pleinement vendéen. Lors d'une promenade avec Clemenceau, le Général Mordacq rapporte dans son ouvrage «Le Ministère Clemenceau », l'anecdote suivante :

A Luçon... l'une de ses grands- mères se rappelait très bien avoir vu passer, un Chouan de la région qu'elle avait connu autrefois. « Il avait, se souvenait-elle, pour tout bagage un bâton et un chapelet. Il lui raconta naturellement ses campagnes, les combats auxquels il avait assisté. Et comme sa grand-mère, étonnée, lui demandait où étaient ses armes, il lui montra son bâton et son chapelet ; c'est tout ce qu'il avait. Alors que faire à la bataille ?... Mais répondit-il nous sommes beaucoup comme cela. Nous prions ».

Socialement selon Jean Martet, son dernier secrétaire, Georges Clemenceau n'a rien d'un enfant du peuple : c'est un hobereau Vendéen. Et il avait conscience de son rang par comparaison avec les paysans et s'en distinguait déjà par la religion. Son père, le ‘'bon docteur'', selon ces derniers, n'aimait pas les prêtres et ne répétait-il pas : «Je ne connais rien de plus mauvais qu'un mauvais prêtre, et cependant il y avait quelque chose de pire : c'est un  bon prêtre » !

Son grand-père paternel se prévalait de ses origines et avait l'assurance de sa position sociale, motivant le port d'une cravate blanche et d'un chapeau haut de forme en toutes circonstances : aussi bien, lorsqu'il allait voir ses vaches ou percevoir les loyers auprès de ‘'ses'' fermiers, sur un ‘'coin de table'' selon des témoins.

Son père, Benjamin - dont la famille était donc propriétaire de fermes exploitées souvent sous la forme de métayage (partage des revenus et des dépenses) par « ses » paysans - également médecin qui révérait « l'incorruptible » Robespierre, Saint-Just et Marat, athée, s'est marié, en 1839 devant un pasteur, à Nantes, concession faite à son épouse et à sa belle-famille. Mais relevons surtout, les sépultures de Benjamin et Georges Clemenceau, dans la propriété familiale du Colombier sur la commune de MOUCHAMPS, particulièrement rares dans le Bocage vendéen, puisque certaines communes avaient des cimetières protestants - dont  cette dernière : appelé le «  Moulin aux Draps ». En outre la propriété de l'Aubraie, berceau familial des Clemenceau, contenait, au fond du parc, un cimetière de famille où reposaient des aieuls, notamment les grands parents de Georges et dans lequel sa fille ainée, Madeleine Jacquemaire, a désiré également y reposer. Ces inhumations inclinent encore à penser que la famille était marquée par le protestantisme qui pourtant, pour certains, rime, avec modernisme, sinon agnosticisme.*

•          Jacques Marchadé souligne que les dernières décennies du XIX° siècle voient apparaître un nouveau sujet de contentieux : les cimetières. Un éminent pasteur, Louis Viala avait admis la suppression des cimetières privés, mais à la condition que l'interdiction ne soit pas totale et reste adaptée au cas par cas. Une ordonnance de 1886 met fin, en théorie, aux sépultures privées, mais
cela ne va pas sans poser probléme : nombre de communes n'ont en effet plus de cimetières propres aux protestants. Précisons que pour les protestants, le lieu d'ensevelissement n'a guère d'importance : Calvin lui-même a fait en sorte qu'on ignore l'endroit où il a été enterré, manière de témoigner du refus du culte des morts (Les Protestants de Vendée. (Editions du CVRH 2009).


Les cimetières protestants ou privés, longtemps distincts de ceux des catholiques, se caractérisent par la simplicité, voire l'austérité des aménagements funéraires : la sépulture de Georges Clemenceau, et de son père Benjamin sont particulièrement dépouillées.  A l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron au Colombier, fin août 2016, Loïc Venance de l'AFP écrivait: «  Au bout d'un petit sentier en escalier dans les sous-bois, à la sortie du village de Mouchamps, deux tombes anonymes, d'un dénuement absolu, ceintes d'une grille rouillée. C'est là que repose Georges Clemencea, à coté de son père, à l'ombre d'un grand cédre, veillé par une stéle à l'effigie de la déesse grecque Athéna, déesse de la sagesse et de la connaissance ».

Il convient de souligner qu'une forte minorité protestante vit à MOUCHAMPS et à MOUILLERON EN PAREDS, commune où est né Georges Clemenceau, dont la proportion de protestants était estimée à 1/3, voire 40% de la population à la fin du XIXème siècle (Jacques Marcadé, les Protestants en Vendée  - Ed du Centre Vendéen de Recherches Historiques 2012).

Suivant l'exemple de Numa Denis Fustel de Coulanges, directeur de l'Ecole normale supérieure, en conflit avec un prêtre de sa paroisse, rédigea quelques années avant sa mort  son testament dans les termes suivant : « Je désire un service conforme à l'usage des français, c'est-à-dire un service à l'église. Je ne suis, à la vérité, ni pratiquant, ni croyant ; mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion catholique et que ceux qui m'ont précédé dans la vie étaient aussi catholiques exige que si l'on ne pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé », Clemenceau aurait donc respecté les traditions familiales protestantes.

Georges Clemenceau avait, donc,  dans les veines du sang protestant.

Précisons que les protestants vendéens, calvinistes, se rallièrent, comme beaucoup d'autres,  à la République qui les affranchissait de l'oppression catholique.

Le protestantisme bas-poitevin, calviniste, a été sous-estimé et passe parfois, encore aujourd'hui, pour une incongruité. En réalité, le Poitou fut un grand foyer du protestantisme au XVIème siècle et notamment dans la Vendée méridionale.

Curieusement, notons que l'église anticoncordataire dite « Petite Eglise des Deux Sèvres ou Vendéenne », née de l'opposition d'une partie de l'Eglise catholique française au Concordat signé en 1801 entre Bonaparte et le Pape Pie VII et réfractaires à la Constitution civile du Clergé de 1790, subsiste encore dans cette région et notamment dans le nord-ouest du département des Deux Sèvres contigue de cette partie de la Vendée et plus précisément dans la circonscription de Bressuire. N'ayant plus de prêtres, les laïques se regroupèrent en une « petite Eglise » pour rester fidèles à la foi et aux gestes de leurs anciens. Aujourd'hui encore il existe des villages et des communautés qui suivent scrupuleusement le calendrier liturgique de leurs arrières grands parents, et qu'ils célèbrent à leur manière.

L'histoire familiale récente éclaire de façon plus précise la formation intellectuelle du vendéen.

Pour Maurice Barrès 1862 - 1923 : « Un nom met dans le sang de celui qui le porte toutes les vertus des traditions familiales qu'il évoque », (Les Déracinés).

Relevons qu'il est symptomatique que Georges Clemenceau ait tenu à être discret sur cette filiation en déclarant : « j'appartiens à une famille où il ne s'est rien passé » expression qui selon Jean Artarit l'un de ses biographes, psychiatre, qualifie, dans son ouvrage « Clemenceau le vendéen » (La culpabilité secrète de Clemenceau. Centre Vendée de Recherches Historiques). En réalité, Georges Clemenceau se refuse à reconnaître certains aspects de son histoire familiale lorsqu'il prononce ces propos, validant cependant par la suite les aspects positifs de sa famille et de la culture religieuse

Ajoutons par ailleurs que les Clemenceau, vieille famille du Bas-Poitou, doivent leur fortune à l'Eglise. Protégés de l'Evêque Luçon, ils furent en 1498 « exemptés de toutes charges » en vertu de lettres patentes signées de Louis XII (Philippe Erlanger. Clemenceau. Grasset 1994).

Ensuite la Révolution, qui leur a rendu l'égalité, fût pour ces persécutés  une revanche. D'ailleurs cette minorité confessionnelle a joué un rôle dans le libéralisme naissant.

Le Château de l'Aubraie est l'objet d'un débat :  a-t-il été un bien national ? Pour Georges Clemenceau, l'Aubraie était dans la famille avant la Révolution, alors qu'il a été acquis, pour certains et notamment pour Gaston Monnerville, biographe pourtant favorable au Tigre, après la Révolution !!! (Clemenceau, Editions Fayard 1968).

Pour Jean Baptiste Duroselle, biographe de référence : « L'Aubraie n'a pas pour origine l'achat à bas prix des ‘'biens nationaux'' confisqués à l'Eglise et aux ‘'suspects''. Elle fut acquise par une transaction commerciale tout à fait normale ».

Jean Artirit qui a dressé un portrait également favorable de notre homme dans son ouvrage ‘' Clemenceau le vendéen'' ne partage pas le point de vue du principal biographe de Clemenceau, ce qui explique pour partie, outre l'histoire familiale, religieuse des clemenceau, ce titre de l'un chapître de son ouvrage : ‘' La culpabilité secrère des clemenceau''.

Pour en terminer sur ce point, Marcel WORSNER nous précise dans le Dictionnaire CLEMENCEAU 2017 que l'arrière grand-mère, Madame Veuve Joubert, de Clemenceau l'avait achété à la famille Marcillac.

DE LA FIGURE TUTELAIRE DE SON PERE BENJAMIN :

Il le rapporte lui-même : « je crois dit-il que la seule influence qui ait eu quelque effet sur moi c'est...oui...c'est celle de mon père ». Il ajoute : « L'influence de mon père a achevé de s'emparer de moi, c'est quand à Nantes, au lycée, je suis entré en philosophie... ». Clemenceau avait l'impression que le regard de son père était fixé sur lui : «  Si je faisais telle ou telle chose, disait-il quelquefois, mon père ne me reconnaîtrait plus comme son fils ». Jean Martet, Clémenceau peint par lui-même, Albin Michel 1930).

Benjamin Clemenceau (1810 -1897) lui dont le carnet scolaire précise : « devoirs de religion : il les remplit... »* - éduqua son fils Georges à la romaine. Il l'éleva, bien sur, non religieusement et dans la foi républicaine. Ce dernier précise : «  je suis né d'un père idéologue et qui avait le culte de la révolution. Dans la propriété familiale aux Aubraies il y avait des portraits de Saint-Just, de Robespierre dans tous les coins. Mon père me disait que c'étaient des dieux et qu'à côté de ça, il n'y avait rien. Mon père m'a fait républicain ».

* Rappelons qu'à l'époque, si les préceptes de la religion chrétienne restent à la base de l'éducation, celle-ci doit avoir notamment pour fin « la fidélité à l'Empereur... et, à la dynastie napoléonienne ».

Lui-même écrit : « Mon père me disait à diner, au cours de mes études au lycée : Qu'est-ce que tu as appris aujourd'hui ? Je lui disais. Je lui racontais les théories cléricales qu'on m'avait servies dans la journée sur l'âme, la vie, la mort, etc... et il les discutait ».

La loi du 28 mars 1882 a tenté de remplacer l'éducation religieuse par l'instruction morale et civique. En réalité, l'enseignement des « devoirs envers Dieu », retenu à la demande Jules Simon, figure dans les programmes officiels jusqu'en 1923 (Antoine Léon. Histoire de L'Enseignement. PUF 1993).

Ce père, toujours en colère et révolté, conspirant contre l'Empire,  prend aux yeux du fils une figure capitale au cours de la scène pathétique de son arrestation en 1858. Le jeune Georges se jetant sur la main de son père et la baisant avec ardeur déclara : «  Je vous vengerai » ; Benjamin l'écarta  et lui lança : « Tu veux me venger ? Travaille ». (Georges Wormser La République de Clemenceau. PUF 1961).

De toute évidence, un mécanisme d'identification au père a joué. Mais comment ce père toujours en colère et qui ne lui laissait d'autre alternative que de « déguerpir » aurait-il pu inspirer de l'amour chez Georges Clemenceau, qui en dépit de certaines apparences, était un sensible et un tendre, lui qui devait éclater en sanglots à l'annonce de la signature de l'armistice, le 11 novembre 1918 ?

Bien qu'il ne l'aimait guère et dont Jean Noël Jeanneney, clemenciste entre tous précise que ‘'leurs relations ont été en dessous du médiocre'', et rappelle que Raymond Poincaré lui-même reconnaît à quel point notre homme était sensible :

« Je garde le souvenir d'une visite qu'il m'a faite au mois d'Août 1914 et celui de la premières séance du ministère qu'il a formé en novembre 1917. Les deux fois, lorsqu'il a parlé de l'Alsace et de la Lorraine, son émotion était si profonde que sa voix tremblait et même, en 1914, comme nous étions seuls dans mon cabinet. Il ne s'est pas contenu et les larmes ont coulé de ses yeux ». (Raymond Poincaré. La Revue des Deux Mondes. 15 Octobre 1920).

Si Georges Clemenceau critiquait l'idéologie paternelle, il devait en épouser et en continuer les idées. Il dira un jour : « Dans le château fort (de l'Aubraie) il y avait un homme fort, mon père ».

Selon Taine : « On n'est pas impunément le fils de son père. En le contredisant on le continu ».

Cependant, Clemenceau ne put s'identifier à son père par amour ou par admiration, donc il s'identifia à lui en tant que révolté. D'ailleurs, il prêta le serment d'être toujours un révolté, ce qui nous éclaire sur la toute première vie de Clemenceau.

L'influence de Benjamin sur Georges consista à l'écarter de toute religion et à colorer son républicanisme d'un anticléricalisme farouche. Cependant le fils, comme le père, s'intéressera toute sa vie aux problèmes religieux. Bien plus, Benjamin critiqua le penseur socialiste Louis Blanc qui lui reprochait  d'avoir dit : « N'enlevons pas à ceux qui souffrent, les croyances qui endorment leurs douleurs ». Georges, qui partageait cette inclination, n'a jamais été un fanatique (Jean Baptiste Duroselle, Clemenceau, Editions FAYARD 2008).

C'est dire combien Georges Clemenceau avait une certaine bienveillance à l'égard de la religion.

Il n'a pas suivi, non plus, Saint Just qui déclarait : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », mais par contre adopta le mot de Lamennais (1782-1854), «  assurer le libre combat entre la vérité et l'erreur » (Jean Baptiste Duroselle, Clemenceau, Editions FAYARD 2008).

Dans sa vieillesse, Il confie d'ailleurs à Jean Martet :
« Je suis en train de lire des choses de Madelin - Louis Madelin (1871 -1956), professeur d'histoire à la Sorbonne, mais aussi député de Neufchâteau (Vosges) -  sur la Révolution.  Je ne peux plus la voir, votre Révolution... ! ». Et comme le note un autre auteur Georges Michon, Robespierre et Danton sont devenus pour lui de « piètres bonshommes ».
Enfin, au banquet de MONTAIGU en Vendée, alors qu'il vient d'être nommé Ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Sarrien, en 1906, sur la recommandation de Aristide Briand qui préférait le voir plûtot à l'intérieur du gouvernement que comme opposant, il déclare : « c'est à lui (son père) à qui je dois tout » (Henry Brunetière. Clemenceau, la République et la Vendée. Ed d'Orbestier 1999).

Disons,  que cette Vendée qui l'avait vu naître, « Le seul département qui soit devenue une province », selon Jean Yole,  était un pays « blanc » alors que les Clemenceau furent des « bleus » (LA VENDEE - Editions Laffitte Repert).

CEPENDANT POUR COMPRENDRE CLEMENCEAU, IL FAUT REVENIR EN PARTICULIER,  A L'HISTOIRE REGIONALE  DU PROTESTANTISME

La situation de l'Eglise catholique à la veille de la réforme

Depuis trois siècles déjà, l'autorité et l'unité de l'Eglise traversent une grave période de crise : Vaudois et Albigeois : XIIéme siècle, schisme d'Occident (1378 -1417) hérésie Hussite : XVéme siècle.

Au XVIéme siècle, l'imprimerie, récemment inventée, propage l'humanisme païen. C'est l‘époque de la renaissance, des grandes découvertes, des premières conquêtes coloniales. L'Eglise d'alors ne paraît pas à la hauteur de sa mission accaparée par trop de soucis temporels. Rome ne domine pas le bouillonnement et perd son autorité morale... Le Pape Adrien VI, en 1522, l'avoue, douloureusement : « nous reconnaissons le péché des hommes et particulièrement des prêtres et des prélats... même sur le Saint Siège beaucoup d'abominations ont été commises ».

Aussi, lorsque Rome à court d'argent, fait prêcher des indulgences, lorsque le dominicain Tetzel veille si attentivement au versement des florins. Luther, moine, d'une intelligence brillante, pieux et ardent, Provincial de son ordre, est outré que l'on puisse obtenir le salut à si bon compte.  Il fait placarder les fameuses 95 thèses dans lesquelles il dénonce les travers de l'Eglise, par exemple les indulgences (1517). Bien  qu'attaché à l'unité de l'Eglise ; celui-ci espère opérer des réformes à l'intérieur de l'Eglise; En vain. Aussi il est déclaré hérétique. Luther doit alors choisir entre l'obéissance à l'Eglise ou à la parole de Dieu. Il promeut la bible comme unique source d'autorité, il inaugure ainsi la réforme protestante en Allemagne.

Il déclare : « Ma conscience est liée par la parole de Dieu, je ne puis et ne veux rien révoquer »

Parallèlement, en France, puis à Genève, Calvin (1509-1564) remarquable logicien, accentuera encore la gratuité de notre salut  et la « Seigneurie » de Dieu avec cette maxime : « A Dieu seul, la gloire ».

La réforme trouvera en Bas-Poitou un terreau favorable. En effet, la fermentation intellectuelle autour des cercles humanistes de Fontenay-le-Comte et de Maillezais incite les esprits à s'ouvrir aux idées nouvelles et ce dans tous les domaines. L'Eglise, de son coté,  ne comprend guère cette évolution, ni les aspirations de certains fidèles.  Dans le Poitou existe une vie religieuse bien réelle et une volonté de l'améliorer dans et par l'Eglise, à défaut sans, si elle demeure sourde aux appels. Les foyers intellectuels de Fontenay-le-Comte et de Maillezais ne sont pas restés en dehors de ces courants de pensée.

Dans ces cercles littéraires, ses membres parlent de justice, de médecine, mais aussi de philosophie, morale et même de religion. Comparativement à d'autres diocèses, ces deux villes disposent de prélats résidents.

Trop de membres du bas clergé catholique ne font pas le poids pour rivaliser avec les futurs prédicateurs réformés. S'ajoutent les maladresses de certains évêques qui cèdent à la « maladie de la pierre » : en construisant des abbayes alors même que les populations vivent dans la misère. C'est dans ces conditions que les idées nouvelles pénètrent en Bas-Poitou.

Dès lors, nombre de fidèles ne s'estiment pas satisfaits de la religion qui leur est proposée et veulent restaurer la religiosité de l'Eglise primitive. Le courant réformateur ne repose pas seulement sur la critique des abus. Il y a aussi un aspect positif : la recherche d'une religion plus intensément vécue. C'est dans ses conditions, avec le concours de pasteurs envoyés par Calvin, que la réforme va s'implanter dans cette terre Vendéenne. Mais bien évidemment là comme ailleurs vont naître des conflits entre catholiques et protestants, communément appelé « les guerres de religion ».

En Juin 1587, la ville de Fontenay-le-Comte, aujourd'hui en Vendée, est conquise par Henri de Navarre, futur Henri IV ; mais le 13 Août 1595, 28 réformés sont assassinés par les ligueurs bretons à la Brossardière près de la commune de la Chataigneraie. Cependant l'Edit de Nantes met fin à la huitième guerre de religion et reconnaît la liberté de conscience et de culte aux protestants.

Il s'ensuit néanmoins, le siège de la Rochelle de 1627-1628 ordonné par Louis XIII. Puis par la suite, un arrêt du grand conseil du roi interdit l'exercice du culte réformé dans le diocèse de Luçon et ordonne la démolition de 15 temples. Enfin, nous devons rappeler l'Edit de Fontainebleau du 18 octobre 1685 révoque l'Edit de Nantes.

C'est ainsi que se développe dans les secteurs de Pouzauges et de Montcoutant des assemblées du Désert. A la même époque dans les Cévennes et le Bas Languedoc naît la « guerre de Camisards ».

Mais, il est devenu difficile de trouver un pasteur pour baptiser un enfant et se marier. De plus à partir de 1681, selon une méthode déjà éprouvée par les collecteurs d'impôts contre les mauvais contribuables, des intendants installent des « dragons missionnaires » dans les familles protestantes qui résistent à la conversion : leur mission consiste à « vivre à discrétion » chez les occupés jusqu'à ce qu'ils signent leur conversion. Au mois de Septembre 1685, les dragons sont à Pouzauges. La peur en convertit un certain nombre. Les derniers mois de 1865 durent terribles, écrit l'historien François Baudry. Les garnissaires mettaient à la torture les récalcitrants, nobles, bourgeois, paysans, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. « On entendait dans les maisons des bruits épouvantables, on cassait les coffres, et les armoires on empêchait les gens de dormir pendant un mois ou six semaines, on les fumait, même, à la cheminée, en pendant par les pieds ou les aisselles ».

De plus, rappelons que l'Edit d'Amboise de 1562 impose l'enterrement des défunts de nuit, soit à la pointe du jour ou au couchant...

•          Pour les protestants, il n'y a pas lieu de prier pour les morts et donc il est inutile d'influencer le sort des morts donc l'extrême onction est rejetée et il est interdit en principe de faire l'éloge du défunt et de toute cérémonie entourant la mort. Bien plus le pasteur ne doit pas être présent à l'enterrement. Pas de cloches, seule une prière au temple au retour du cimetière. Pas de deuil (selon le Pasteur Drelincourt (1595-1669) c'est une attitude trop mondaine. Cependant la cérémonie dite « service d'action de graces » est toujours très demandée. D'ailleurs, lors du décès de sa petite fille, Clemenceau demande à la mère de l'enfant de ne pas porter le deuil et de changer de vêtements...En effet, la position des protestants à l'égard de l'au-delà est complexe. Luther considére qu'il s'agit de la communion avec Dieu, soit la séparation avec Dieu, au contraire Calvin considére pour sa part que l'immortalité de l'âme qui conduira à Dieu à redonner leurs corps aux âmes...Depuis la jurisprudence administrative a admis la légalité des cimetières privés protestants (C.E. 13 mai 1964).

Nous avons déjà indiqué que la commune de MOUCHAMPS  berceau de la famille Clemenceau et lieu de sépulture de notre héros et de son père fut pour sa part au XVI° siècle un foyer de l'humanisme et du protestantisme, à partir du château du Parc-Soubise.  Cependant la communauté protestante s'est maintenue malgré les persécutions.

Si l'Edit de NANTES de 1562 accordé par un souverain protestant (Henri IV) qui affirme la liberté de conscience, mais limité cependant la liberté de culte. Il faut souligner qu'il réaffirme la primauté du catholicisme, soumettant ainsi les calvinites aux respects des fêtes catholiques, et au paiement de la dime au roi. Les protestants ne pouvaient pas célébrer le culte partout, il était même prohibé à Paris et à cinq lieux à la ronde. Cependant l'Edit de Nantes permis aux protestants d'enterrer leurs morts le jour et dans des lieux qui leur sont attribués ; Ce qui avaient conduit ceux des villes à utiliser les caves de leurs maisons ou leurs jardins ou bien en milieu rural dans un champ, d'où la multitude de cimetières privés, y compris en Poitou.

C'est ainsi que la révocation de l'Edit de NANTES a donc fait entrer le protestantisme dans ce qu'ils appellent « le désert ». Les protestants étaient « sans papiers et donc sans existence légale, ni baptisés, ni mariés officiellement. Ils n'avaient pas de place au cimetière...Les protestants français ont donc été victimes de l'intolérance politique et religieuse.

Si depuis 1736, a été instituée une procédure devant le juge permettant l'inhumation des réformés, le prêtre catholique avait le monopole de l'état civil. Le Roi pouvait ainsi savoir qui était catholique ou protestant dans son royaume.
  
C'est ainsi que notamment grâce à l'action de Rabaut Saint-Etienne,* et quelques autres ont joué un rôle dans l'adoption par Louis XVI qui  accorde ce qui sera appelé ‘'l'Edit de tolérance'' en 1787,  deux ans avant le début de la révolution.

•          « La tolérance que je réclame, c'est la liberté » (Discours du 23 Août 1789 à la Tribune de l'Assemble nationale).

La déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 Août 1789 établit enfin la liberté de culte. Mais le Conseil supérieur des Vendéens déclare le catholicisme « seule religion  dominante » et ne fait que tolérer le culte privé des réformés.

Il faudra attendre la conclusion du Concordat du 8 Avril 1801, entre Pie VII et Napoléon Bonaparte pour voir que le catholicisme n'est plus religion d'Etat. L'année 1833 verra la création du consistoire de la Vendée jusqu'alors rattaché à celui de la Loire Inférieure (Loire Atlantique) La ville de Pouzauges est désignée comme chef- lieu de l'Eglise protestante en Vendée en 1852, preuve de l'enracinement protestant dans cette région.

Ces évènements seront suivis en 1905 par la constitution protestante de France à la suite de la Loi de Séparation de l'Eglise et de l'Etat. Puis en fin en 1938, ce sera la naissance de l'Eglise réformée de France.

Pour relier dans l'espace et le temps les ancêtres de Georges Clemenceau précisons que, les familles Clemenceau et Gautreau appartenaient à ces communautés rurales réformées - culturellement différentes des Eglises calvinistes des grandes villes composées par des notables locaux, impliqués dans la vie de la cité, dont Jean Yves Carluer et Didier Poton précisent dans « Les Protestants de l'Ouest » qu'elles étaient souvent les plus nombreuses en Poitou et en Saintonge et formaient le socle traditionnel d'un protestantisme hérité, essentiellement attaché aux valeurs de liberté, même si la piété se concentre autour de pratiques liturgiques occasionnelles, l'identité reste très forte. La foi et la terre sont étroitement associées : les baptêmes se font à la maison jusqu'en 1870, et les lieux d'inhumation sont souvent tout proche.

L'influence probable de l'histoire protestante en France dans le subconscient de Clemenceau

Dans un article intitulé « UNE ENQUETE SUR LES MINES », (La Justice) du 8 Décembre 1893, Clemenceau fait référence à un épisode peu glorieux du régne Louis XIV à l'égard des réformés :

«  Quand les mineurs sont en grève, c'est une petite dragonnade. Monsieur Léon Say, qui se plaint bruyamment que Louis XIV ait eu recours à la persuasion militaire pour amener les
protestants à la foi catholique, trouve le procédé excellent pour faire rentrer le mineur dans la mine ».

Plus récemment, au lendemain de Waterloo (18 juin 1815), la réaction ne les épargna pas. ‘'Le jour de l'Assomption, le 15 août, des femmes calvinistes furent ignominieusement fouettées dans les rues avec des battoirs garnis de pointes en forme de fleurs de lis, et qu'on appelait des battoirs royaux''. Cette terreur blanche se prolongea jusqu'en novembre 1815.

Ou bien encore dans « AU SOIR DE LA PENSEE » :

« On connaît les horreurs qui ont suivi la révocation de l'Edit de Nantes : pillage des biens, violences contre les personnes, enfants arrachés à leur famille pour une conversion forcée, ect... Quand la sauvagerie commença de se lasser, Mme de Maintenon tint bon jusqu'au bout pour l'enlèvement des enfants ». (EXTRAIT D'UN RAPPORT RELATANT L'EXECUTION D'UNE TROUPE DE PROTESTANTS DES CEVENNES).

C)          LE PARTICULARISME DU PROTESTANTISME ET SON INFLUENCE

Lorsque nous portons notre attention sur le protestantisme, on relève qu'il privilégie le discours au rite, l'individu à l'institution. C'est ce  qui en constitue ou en fait une religion individuelle alors que le catholicisme s'inscrit dans un appareil hiérarchique.

Dans la religion réformé la dissolution s'affirme par la frontière : clercs / laïcs qui ébranle l'autorité des clercs, outre les tensions entre fondamentalisme et libéralisme et enfin son ouverture conduit à imposer de la désinstitutionalisation.

Par ailleurs, le système protestant repose beaucoup plus sur un engagement personnel de chaque fidèle et une tendance individualiste. D'autre part, la précarité protestante rend les églises de la réforme perméables au changement social et culturel traduisant ainsi une certaine modernité éthique. Enfin  l'individualisme religieux même teinté d'individualisme communautaire conduit un membre de l'Eglise réformée, luthérien ou calviniste à une conscience religieuse qui revendique son autonomie et récuse le cléricalisme.

Le protestantisme s'est constitué en France contre l'Eglise romaine mais aussi contre la monarchie. Sous l'ancien régime, on accuse volontiers son adversaire, souvent le protestant, d'être républicain, autrement dit démocrate.

Nous savons que les protestants réformés récusent également comme incompatibles avec la bible, l'organisation ecclésiastique pontificale, c'est-à-dire une forme de gouvernement hiérarchique. Ils défendent un fonctionnement « presbytérien-synodal » ou l'Eglise est définie comme lieu où l'on prêche et ou on administre les sacrements. L'Eglise est d'abord l'assemblée, la Communauté  locale dirigée par un consistoire composé du ou des pasteurs et d'un certain nombre d'ancien élus ou cooptés, toujours plus nombreux que les pasteurs

Chaque église délègue au synode provincial annuel des « députés » (un laïc par pasteur) et de la même façon  au synode national.C'est bien la preuve que le protestantisme constituait les prémices d'une démocratie avant l'heure.

Bien que sa mère appartenait à une famille très pieuse de sorte que ses parents se sont mariés devant un pasteur, certains auteurs relativisent le protestantisme de Clemenceau en posant la question : Clemenceau était-il protestant ? (Présence protestante, Anne Cendre 17/11/ 2009).

Sans nier la légitimité de cette interrogation, et pour nuancer ce propos nous avons constaté que ses relations amicales et politiques étaient souvent protestantes, qu'il évoque surabondamment dans ses écrits les « méfaits du catholicisme » et notamment de ses clercs. Il a épousé civilement une jeune femme américaine et non au temple. Celui-ci a comparé Jésus à Bouddha et à François d'Assises. Enfin pour innocenter Dreyfus, il a défendu la cause des juifs contre l'intolérance chrétienne.

Quoi qu'il en soit, comme le rappelle le Professeur Jean Marie Mayeur : « Le protestantisme libéral, dont de nombreux membres, Buisson, Steeg, Jules Favre, Taine ont eu un rayonnement intellectuel considérable, refuse les dogmes, il ramène la religion à une morale, même au théisme, voire même parfois à la libre pensée ».

Contrairement à ce que pensait, un Charles Maurras, « le libre examen », consubstantiel à la réforme, n'aboutissait pas à l'individualisme et à l'anarchie de l'Etat.

La religion réformée, sans dogme, ni mystère, accessible à la raison, est de nature à donner à la société moderne l'armature spirituelle dont elle a besoin et peut être qualifiée même de « positivisme protestant ».

Ainsi le protestantisme libéral est l'une des composantes de l'idée laïque et républicaine, alors que le catholicisme est une religion d'autorité, qui semble voué à la décadence qui frappe les peuples latins , la religion réformée , elle, paraît avoir pour elle l'avenir ».

Léon Daudet nous rapporte que notre homme s'était interrogé sur l'infériorité des généraux du Second Empire par rapport aux généraux allemands. N'était-ce pas, selon lui, que la pépinière des second était luthérienne, c'est-à-dire doué d'esprit critique, alors que la pépinière des premiers avaient été formés chez les Jésuites ? Il en concluait sans aucun doute : « c'était le cléricalisme qui nous avait fait perdre la guerre de 1870 » !

Dès lors, ce qui importait pour la revanche, c'était de confier, si possible, le haut commandement à des hommes affranchies des superstitions romaines...

D'ailleurs c'est la publication de « l'Esprit des Lois » qui suscite un changement de perspective. Montesquieu associe sans prononcer le mot de démocratie à la différence de Voltaire « le protestantisme aux républiques et le catholicisme à la monarchie ».

Comment ne pas conclure, dès lors, que notre homme possède, sans aucun doute, un enracinement protestant. En effet, ses racines familiales, ses relations avec des personnalités souvent liées à l'église réformée, sa position à l'égard de l'Eglise catholique et notamment du Vatican, les Lumières, son anticléricalisme à l'égard surtout des catholiques et son coté « libre penseur » autorise à déduire qu'il a été marqué, peut-être inconsciemment, par la culture protestante.*

•          Ce qui est confirmé à l'auteur de ces lignes, comme probable, par Jean Jacques Becker et Serge Bernstein et comme certain par Jean Noël Jeanneney et Michel Rocard.

Enfin n'a-t-il pas eu, des obsèques semblables à des funérailles protestantes traditionnelles ?

D)  Autre influence : LE POSITIVISME

Autre influence, le jeune Georges était déjà disciple des positivistes, il choisit d'ailleurs le grand biologiste Robin, comme modèle qui était un ami disciple d'Auguste Comte.

Auguste Comte décédé en 1857 disposait d'une grande notoriété, il avait essayé de créer une religion et son ouvrage  « Cours de philosophie positive » lui valut, à l'époque, un grand succès, chez les républicains, en particulier. Par ailleurs, Il avait aussi inventé le mot « altruisme » à la suite d'une expérience amoureuse (Olivier Postel- Vinay, LE MONDE du 23 Juillet 2016).

De plus, les travaux de son directeur de sa thèse de médecine, Charles Robin, sur Auguste Comte dont il avait bien évidemment connaissance conduisirent Georges Clemenceau à traduire en français, l'ouvrage de Stuart Mill, grand nom de la philosopie politique : « Auguste Comte et le positivisme ».

Précisons que  le positivisme a marqué toute une génération de républicains, tels que Gambetta, Ferry, Pelletan qui pense comme Georges Clemenceau que « l'histoire de l'Europe se ramène à la lutte séculaire entre l'autorité théocratique de l'Eglise romaine et la résistance des sociétés civiles pour la liberté » et qui considérait que le progrès de la science devait entraîner le progrès de l'humanité : « Savoir pour savoir, prévoir pour agir ». (Jean Baptiste Duroselle, Clemenceau, Editions FAYARD réédition 2008).

Pour cet homme qui, à lépoque, ne croit ni en Dieu ni dans une vie éternelle - et lutte toute sa vie pour confirmer ces convictions -, seule l'action fournit une raison de vivre. Il agira dans ce sens jusqu'au bout de sa vie.

En un mot, Clemenceau gardera toute sa vie, fidèlement et jalousement cette philosophie hostile à la fois au transcendant, au merveilleux et au mystique. Il rejette l'expression : « La science, un jour, la science seule pourrait tout éclairer ».

Enfin soulignons que les études médicales rendaient plus perméables que d'autres aux idées matérialistes et athées. Ce qui fût bien évidemment le cas pour Georges Clemenceau.


I - LA LAICITE ET L'ANTICLERICALISME

Si un auteur comme Jean Baubèrot qui fait aujourd'hui autorité distingue 7 laïcités : le courant antireligieux, gallican, séparatiste canal historique (1905), séparatiste moderne, laïcité ouverte, identitaire et concordataire, faut-il pour autant qu'un lien logique réuni la laïcité et l'anticléricalisme, l'un dirigé contre le cléricalisme et l'autre contre les clercs.

Comme le souligne le Conseil d'Etat dans son rapport public de 2004 : « la laïcité française est une laïcité sur fond de catholicisme. Elle s'est l'argement forgée en réaction à l'Eglise catholique, mais elle ne pouvait ignorer le poids du catholicisme ».

La laïcité est-elle neutre ?

La laïcité est désormais constitutionnel : l'article 1 de la Constitution du 27 octobre 1946 dispose : ‘'la France est une République indivisible, laïque et démocratique et social''.

Cette définition est reprise dans l'article 2 de la Constitution de la Véme République qui ajoute que ‘' la France assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction... de religion et qu'elle respecte toutes les croyances''.

En un mot, la définition contemporaine de la laïcité est certainement différente de celle que l'on entendait lui donner au XIX°éme siècle. Pour François Bayrou, par exemple : « le vrai sens du mot laïcité, Laos, en grec, veut dire peuple. Est laïque, non pas ce qui combat la conviction personnelle, mais ce qui, par un mouvement de respect, soude en un seul ensemble les convictions différentes » (§ Ils portaient l'écharpe blanche, éditions Grasset 1998).

A)           - LA LAICITE SELON CLEMENCEAU

1-          Les premiers traits de sa laïcité

Comme le souligne Michel Winock, également auteur d'une biographie sur Georges Clemenceau : Depuis au moins le XVIIIème siècle, la France est unifiée sous une monarchie centralisée, alliée à l'Eglise catholique. Sous cette alliance du Trône et de l'Autel, la liberté religieuse est inconnue. Les protestants ont dû subir l'interdiction de leur religion en 1685 et ne seront tolérés qu'à partir de 1787, les juifs sont officiellement interdits de séjour depuis le XIVème siècle, ce qui place les 40 000 juifs admis en France dans une situation précaire. La prépotence de l'Eglise catholique s'affirme non seulement par le refus de la liberté de penser : L'invention de la laïcité  dans «  La gauche en France ».

La laïcité de Clemenceau résulte des grands principes de la Révolution française qui prône : « la souveraineté de la nation, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté d'expression, l'instruction publique obligatoire, gratuite et laïque ».

Après ses études de médecine et un séjour en Angleterre, il gagne l'Amérique, à la suite notamment d'une déception sentimentale, et se fixa à NEW-YORK en 1865.

Accueilli par un bibliothécaire, il se nourrit de philosophes et d'historiens ; Il étudie les institutions politiques et sociales des Etats-Unis et fait une connaissance très approfondie
de ce peuple américain moderne et libre. Le jeune médecin Clemenceau fait de bons reportages pour le journal LE TEMPS sur la situation politique du pays, encore en proie, à l'époque, aux luttes intestines.

A l'automne 1869, Clemenceau regagne la France, après un séjour de quatre ans aux Etats-Unis, Etienne Arago que le gouvernement de la Défense Nationale a désigné comme Maire de Paris, le nomme, Maire du XVIIIème arrondissement (Montmartre).

C'est l'occasion de nouvelles expériences, et donc de nouvelles influences : il assure la subsistance de la population, procure aux enfants le lait nécessaire, le charbon, organise et arme la Garde nationale. Il se préoccupe des écoles, de la fréquentation scolaire, de la laïcisation de l'enseignement. Et il adresse aux instituteurs et aux institutrices de l'arrondissement cette circulaire  ce qui donne l'occasion d'affirmer sa laïcité :

« J'apprends que le curé de votre paroisse vous a convoqué pour demain Jeudi, à l'effet d'assister avec vos élèves à la messe du Saint-Esprit en son église. Je dois vous rappeler, tout d'abord que vous n'avez en tant qu'instituteur, aucun ordre à recevoir du curé de votre paroisse. Il faut que la liberté de conscience de chacun soit scrupuleusement respectée... vous êtes, comme tout citoyen, absolument libre de pratiquer telle religion qui vous plaira... vous remarquerez qu'il vous est, dès lors interdit de conduire les enfants de votre école au catéchisme. Les enfants sont libres, avec l'agrément de leurs parents d'aller ou non au catéchisme... »

Puis dès son élection à la Présidence du Conseil municipal de Paris, le 29 novembre 1875, son autorité ne cesse de s'affirmer, il donne sa définition de la laïcité :

« Le caractère dominant de notre politique municipale, [...] c'est d'être profondément imbue de l'esprit laïque, c'est-à-dire que, conformément aux traditions de la Révolution française, nous voudrions séparer le domaine de la Loi, à qui tous doivent obéissance, du domaine du Dogme, qui n'est accepté que par une fraction seulement de citoyens. »

Beaucoup plus tard dans la préface du Grand Pan, publié en 1896, il précisera sa  pensée :

« L'homme sain accepte le monde avec ses conditions d'existence, auxquels nul ne peut se soustraire, et, dépensant toutes ses énergies dans l'action, au lieu de médire de la vie, la fait meilleure et plus belle en prodiguant autour de lui tout ce qu'il peut de lui-même. Le plus grand Dieu qui soit a besoin de l'Homme infime pour l'achèvement de son univers ».

Dans son combat pour une République laïque, il entend dévoiler le vrai visage de l'Eglise. Et lors de son discours au Grand-Théâtre de Paris, cité dans Le TEMPS du 29 mars 1881, il déclare :


« La religion n'a toujours été qu'une religion de haine et non de paix et d'amour, et nous répondons, avec le livre sacré, à tous ces persécuteurs qui se prétendent persécutés : contre l'ennemi la revendication est éternelle »

Mais si pour Georges Clemenceau : « Rome ou la France, il faut choisir. Le dogme romain, c'est l'annihilation de l'homme devant les forces d'un univers qu'il renonce à connaître pour les remettre aux mains du Maître farouche. » Samuel TOMEI ajoute aux termes de son étude dans le récent DICTIONNAIRE CLEMENCEAU : « Celui-ci a largement contribuer à donner à l'anticléricalisme ses lettres de noblesse en ce qu'il ne s'en prend pas au sentiment religieux mais s'emploie à une stricte déliminitation des sphéres . »

B)           L'anticléricalisme de Georges CLEMENCEAU :

Pour son biographe de référence, le professeur Jean-Baptiste Duroselle, Georges Clemenceau était athée et pour la pratique : fermement anticlérical.

Pour certains auteurs, l'anticléricalisme se définit comme l'ensemble d'idées, d'attitudes ou de tendances par lesquelles se marque l'hostilité au clergé ou tout au moins à son intervention dans le domaine temporel.

Pour d'autres, l'anticléricalisme désigne une attitude anticléricale. Il rassemble des idées ou des tendances marquées par l'hostilité au clergé et surtout à son ingérence dans le domaine temporel, c'est-à-dire dans la vie terrestre, dans la société. Il s'oppose au cléricalisme, pratique ou idéologie qui ne considère les questions de la vie publique qu'à partir des idées religieuses.

D'ailleurs, pour les protestants, pour lutter contre « l'alliance du trône et de l'autel » dont ils avaient souffert, leur choix est celui de l'anticléricalisme et de laïcité, qu'ils ne confondent pas d'ailleurs avec l'anti-religion,  à l'encontre de la position de nombreux anticléricaux d'origine catholique.

Comme le relève Daniel Mandon, ancien professeur à l'Université de Lyon et ancien député centriste du département de la Loire et catholique : « Combien de fois dans le passé, la position de L'église romaine, prétendant monopoliser la place du spirituel, fut essentiellement politique ? »  (C'est la faute à Rousseau ! Religion et politique : l'exception française), Editions L'HARMATTAN 2015).

Dans une lettre adressée à son ami, Auguste Scheurer-Kestner, le 5 Janvier 1864, le jeune Clemenceau qui  relatait une scéne d'obséques, manifeste son anticléricalisme de la manière suivante : « Un affreux curé qui se trouvait là... Le prêtre était donc laid et ne pouvait d'ailleurs que l'être », il ajoutait, plus encore que laid, le prêtre était différend : « il ne parle pas comme un autre, il ne marche pas comme un autre, il a un oeil à lui, l'oeil du prêtre, son regard flotte ou fuit ; il a un pas à lui, le pas du prêtre, il semble toujours marcher sur une chausse-trappe et sonder le sol du pied ».

Pour Georges Clemenceau, le rapport de l'Eglise et de l'argent nourrit sa nouvelle sur ‘'la semaine sainte »  insérée dans son ouvrage ‘'Le Grand Pan'', dans laquelle il dénonce les oraisons automatiques qui étouffent le ‘'cri vrai'', l'argent qui tinte partout, les égoîsmes affichés : «  On adore le bois de la vraie croix à Notre Dame, les clous de la Passion à Paris, à Monza, le saint suaire à Turin, la sainte tunique à Argenteuil ou à Trèves. Et Dieu qui n'est que partout, qu'en fait-on ? Qui donc songe à pratiquer le Verbe ? Répondez, ô vous qui thésaurisez tous les biens de la terre, au nom de celui qui ne posséda rien ! ».

Notre homme enfonce le clou avec sa nouvelle intitulée : la ‘' messe rouge'', toujours dans Le Grand Pan, où il relate cette cérémonie annuelle où la magistrature parisienne se soumet au vieux rituel par quoi on « appelle le Saint-Esprit sur les têtes toquées d'or et d'argent des magistrats investis pas Dieu et nos laïques du droit redoutable de juger les hommes ».Quand à la peine de mort, il la dénonce aussi vivement que Victor Hugo : « tu ne tueras point, dit le Galiléen, qui fut tué pour l'avoir dit. Cette mort devait tuer le bourreau, semble-t-il. Elle a fait surgir tortionnaires et bourreaux par milliers, aux quatre coins du monde... ».

C) Comment s'est construite l'image d'un Georges Clemenceau anticlérical.

En premier lieu, son père, Benjamin, qui souvenons nous, lui avait donc enseigné l'horreur des gouvernements des curés.

A l'automne 1869, à la suite de son séjour aux Etats-Unis Clemenceau  nommé, dans les circonstances indiquées, Maire du XVIIIème arrondissement.Il conclut dans une autre  circulaire adressée aux enseignants de cet arrondissement :

« Je vous enjoins donc de n'instituer dans votre école aucun enseignement du catéchisme».

Mais en réalité, seule Louise Michel (1830 -1905) surnommée la « Vierge rouge », qui était institutrice à l'école du 24, rue Oudot à Montmartre, et que Clemenceau admirait et aida à de maintes occasions jusqu'à sa mort, obéit à cette circulaire.

Répondant, lors d'un débat à la Chambre des Députés, au député catholique, Monseigneur Freppel, Prélat français (OBERNAI 1827 - PARIS  1891), évêque d'Angers - qui se posa en adversaire décidé de la République laïque,  armé de sa verve,  de sa foi, insoucieux des invectives, qui lutta pied à pied contre Ferry, Paul Bert, Naquet et qui notamment s'opposa aux invitations faites pas Léon XIII en faveur du ralliement à la République - à la Chambre, le 11 mai 1885 :

«Quand j'étais à Mazas (en prison en 1862), on me faisait aller à la messe malgré moi. C'est du reste la seule fois de ma vie que j'y suis allé [...]. Cela prouve que l'institution est mauvaise... »

Lors d'un autre débat à la Chambre avec le député catholique Albert de Mun* pendant l'été 1889, en pleine crise boulangiste, et alors que les catholiques monarchistes soutiennent de leurs subsides le général Boulanger (1837 - 1891), Ministre de la Guerre -  que Clemenceau - il faut le rappeler - avait également soutenu - populaire et, qui hésita devant le coup d'Etat en 1889,  afin d'abattre la République, notre homme déclara :

« L'Eglise, c'est la droite ! Peu importe le roi ; peu importe l'Empire, peu importe le prétendant. Il suffira au besoin du premier soldat d'aventure. Puis l'instinct de la République... Nous y sommes tous condamnés. Il n'y a, il ne peut y avoir de trêve entre la démocratie et la théocratie. Messieurs, l'autre monde est un assez beau domaine : régnez-y ! »

Puis, il met en garde les gouvernements modérés, dans son discours, toujours  à la Chambre des Députés, le 18 février 1892 :

« Il y a une chose que vous ne pourrez pas faire, Messieurs du gouvernement, c'est d'amener l'Eglise catholique à vous, autrement que dans la mesure de ses intérêts de pouvoir dominateur. C'est qu'elle est placée plus haut, c'est qu'elle voit plus loin, c'est qu'elle embrasse d'un coup d'oeil le vaste espace d'une longue histoire et que toute cette histoire se résume dans ces mots : L'Eglise n'est rien, si elle n'est pas tout ».

Effectivement, comme le souligne Georges Wormser autre biographe de référence, le Pape incarnait à l'époque et exerçait une autorité de caractère absolu et universel qui, lorsqu'elle se mêlait de la conduite des Etats soit directement par les évêques soit indirectement par les associations de caractère religieux, la presse, ou les représentants aux assemblées et donc se trouvait  dans l'impossibilité d'appliquer uniquement les impératifs de l'intérêt purement national. Les préoccupations de la papauté, légitimes à son propre point de vue, relevaient souvent d'autres souçis, se trouvaient parfois en opposition avec les préoccupations du pays (§ La République de Clemenceau).

•          Toutefois nous nous devons de rappeler que si Albert de Mun a défendu la Restauration monarchique jusqu'à la mort du comte de Chambord, il est, néanmoins, à l'origine de nombreuses réformes  sociales, nourri du corporatisme d'ancien régime et ce à la suite de l'encyclique « Au milieu des sollicitudes » (1892), sa pensée influença différents mouvements chrétiens soit du christianisme social  puis ensuite aussi bien de la démocratie chrétienne que de la gauche chrétienne. Lors des grands débats de 1883 sur la question sociale, naît les conceptions opposées du syndicalisme, Albert de Mun défend le principe des « syndicats mixtes », où les patrons et ouvriers défendraient les intérêts de leurs entreprise, et pour Clemenceau de pourfendre le paternalisme chrétien, l'idéal d'une société hiérarchisée, « où chacun soit maintenu, quoiqu'il veuille et quoi qu'il fasse, à la place que lui assigne la providence » (Clemenceau de Michel Winock, P.126).

Et Clemenceau, de conclure : « Nous voulons maintenir au-dessus de tout la liberté de l'initiative individuelle, qui est la loi du progrès, c'est-à-dire la vie sociale ; mais en même temps que la liberté nous proclamons l'égalité, la solidarité humaine, et c'est la justice que nous appelons à concilier le droit de l'un avec le droit de l'autre... Nous prétendons que la société a par-dessus tout le devoir de soutenir, de fortifier la faible, de le débarrasser de toutes les entraves des régimes passés, de la délivrer de toutes oppressions, de la favoriser mêmes ... de développer tous les moyens d'action, pour le rendre capable de cette notre lutte qui fait sa dignité ».

Rappelons, enfin qu'il déclarait aux catholiques, en 1902 à la tribune du Sénat, qu'il n'entendait persécuter personne : « Et, le jour ou votre religion serait atteinte dans sa liberté légitime, vous me trouverez à coté de vous pour la défendre, au point de vue politique, bien entendu, car au point de vue philosophique, je ne cesserai d'user de ma liberté pour vous attaquer. »

Pour être équitable, il convient de rappeler que les successeurs d'Albert de Mun ont été souvent au-delà de ce qu'avait consenti le Vatican et Léon XIII et notamment les courants de la démocratie chrétienne et des organisations qui sont issus de cette famille de pensées.

Dans un article « LES SYNDICATS », publié dans  La Justice du 27 Mai 1894 :

« Naturellement, l'Eglise aidait, venant au secours des patrons contre les ouvriers. Le personnel de l'usine, enrégimenté de gré ou de force dans des associations pieuses, était, par menaces ou pas donc, détourné du scandale des syndicats. L'histoire de Notre Dame de l'Usine est connue. Ce n'est qu'un cas entre mille : un petit industriel, relativement libéral, m'a raconté que le chef d'une grande industrie, dont le concours lui était nécessaire, lui avait imposé dans ses ateliers une de ces association religieuses, sous peine de se voir couper tout crédit ».

Cependant, dans le numéro du Bloc en date du 12 Mai 1901, soit 7 ans plus tard, il n'hésita pas à faire une comparaison entre le socialisme et le christianisme :

«  Jésus fut un grand socialiste de l'au-delà... Comme tous les prophètes des temps antérieurs aussi bien que du nôtre, il promit plus qu'il ne pouvait donner. Il faut s'illusionner soi-même pour produire dans les foules l'illusion qui les meut, tandis que leur incompréhension se détournerait de la vérité nue, ne la jugeant pas assez belle. Les socialistes de nos jours peuvent-ils échapper à cette loi des constructeurs de Paradis(...) ? Le nier, c'est s'inscrire en faux contre tout ce que nous savons de l'évolution humaine. Jamais l'humanité ne se développa suivant les prophéties soit d'inspiration pure soit de logique inductive. Par les prophètes, cependant, les foules ont jusqu'ici vécu leur espérance, elles en ont même réalisé quelques parties. Elles vont au théoricien, pressées par l'urgence de vivre, et laissent à l'homme d'observation plus loin le soin de discerner ».

Par ailleurs, sur un autre sujet qui lui est cher, il ne comprend pas que l'Eglise s'oppose au divorce, qui est à ses yeux dans la nature humaine (Le BLOC du 22 septembre 1901) :

« L'Eglise prétend joindre l'homme et la femme pour l'éternité. Dans l'ardeur des vingt ans, nulle entreprise ne paraît au-dessus des forces humaines, et l'homme envisage d'un front serein la durée indéfinie d'un état de choses inconnu dont il se promet des joies. Hélas !nous sommes des passagers d'un jour sur l'esquif planétaire, fragiles créatures changeantes, perpétuellement anxieuses d'infini, impuissantes à nous fixer dans le cours incertain d'une brève existence. En dépit des serments, des promesses, la vie mouvante sollicite la mobilité de l'être, l'appelle à des sensations inconnues, l'emporte aux espérances trompeuses qui séparent ceux-là même qu'elles avaient joints. [...] Mais quoi ? Il reste une vie à poursuivre. Peut-on proposer sérieusement d'en arrêter le cours, de faire retomber sur un être vivant la dalle funéraire quand tout l'invite encore à d'autres chances de bonheur ? C'est ce que l'Eglise à la prétention de faire. »

Il est vrai que sa « conception de l'amour » comme le rappelle le Professeur Jean Garrigues, est marquée du sceau de la liberté : « Ma conclusion personnelle, c'est que le mariage absolu, tel que les « célibataires du catholicisme » ont la prétention de l'imposer à autrui, est un idéal de liberté, non le résultat qu'on peut attendre d'une contrainte divine et humaine ». (Jean Garrigues. Le Monde Selon Clemenceau. Tallandier. 2014).

Nous savons, que le célibat des hommes d'Eglise donna naissance, et ceçi depuis bien longtemps à un comique paillard ramenant les clercs au rang des autres hommes et même des plus débauchés d'entre eux. Ce n'est pas Clemenceau qui allait donner un avis contraire ! Trop content qu'il était de faire savoir qu'au fonds du voeu de chasteté, on trouvait la méconnaissance primordiale des lois de la nature aussi bien de la société. A l'instar des Libres penseurs de l'époque qui considèraient que les « serments impies » exigés des prêtres les avilissent, les corrompent au lieu de les sanctifier, les déchaînent au lieu de les museler.

Les femmes et notamment les religieuses étaient communénement accusées de sadisme. Clemenceau pensait qu' « affolées par une virginitée rentrée », toutes ces femmes consacrées à Dieu se vengeaient de leur état sur les fillettes et jeunes filles qui leur étaient confiées.

Sur l'emprise des congrégations monastiques, dans son discours au Sénat du 30 octobre 1902, à propos de la loi sur les associations, il proclame :

« Retirés du monde, les moines sont partout répandus dans le monde. La congrégation plonge ses racines dans tous les compartiments de l'Etat, dans toutes les familles. Et de toute sa puissance, elle enserre pour notre malheur cette société moderne, ce progrès, ce libéralisme que le Syllabus a condamné. »

Il est probable que Clemenceau avait connaissance des prises de postion de Louis Veuillot représentant emblématique du catholicisme ultramontanisme qui écrivait dans ‘'l'Univers'' du 6 décembre 1879 :

« L'Eglise catholique a remplacé, c'est-à-dire virtuellement détruit toutes les religions. On prétend l'imiter pour la détruire et la remplacer à son tour. Il serait bon de savoir comme elle a procédé. Elle a simplement, simplement, pendant deux mille ans, donné l'exemple de toutes les vertus et de tous les bienfaits... L'Eglise s'est fondée, elle a duré, elle a survécu... elle annonce qu'elle ressuscitera ... elle se compose d'hommes qui ne croient point à la mort... L'Eglise est l'



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